Minuit en mon silence, lettera amorosa, Pierre Cendors

Quidam, 2021, 77 p.

La réédition de cet ouvrage, d’abord paru aux éditions du Tripode en 2017, tient sans doute à sa qualité intemporelle. Minuit en mon silence est en effet un récit de l’ombre, une romance poétique abreuvée aux sources multiples de la poésie, à commencer par les cantiques spirituels, les flammes d’amour, les nuits obscures, chers à Jean de la Croix, la Lettera amorosa de René Char, Arthur Rimbaud, surtout, dont on reconnaît, dès les premières lignes, la présence, la démarche et le verbe : « A l’aube, j’ai poursuivi mon chemin ». Cheminement donc, parcours qui « s’épuise en des chemins rugueux », aurait dit Novalis, et qui s’adresse à cette « région silencieuse de l’être », qu’Alain-Fournier chérissait. 

Là se trouve la seconde source d’inspiration, la matière romanesque, les mânes d’Alain-Fournier et d’Yvonne de Quiévrecourt, celle-là même qui inspira l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes, sans oublier la figure d’Orphée, celle de Rilke plus que celle de Cocteau, centrale, décisive, puisque Minuit en mon silence s’engage dans un rapport spirituel engageant avec l’amour impossible, la mort fatalement attendue. 

Formellement, le texte ressemble à la lettre d’amour qu’un soldat prussien, Werner Heller, adresse à Else pendant la Grande guerre, en réalité il s’agit d’une rêverie romantique, d’une évocation mélancolique nouant funérailles et fiançailles, une missive d’après l’aube, en demi-jour, un demi-jour qui précède celui où l’on va mourir, « où l’on meurt sans mourir » – « Souvent, je ne parle que pour toi, afin que la terre m’oublie », avait écrit René Char. 

Ce récit existe parce que la guerre a laissé en nous des traces impérissables. Le lecteur contemporain sait-il qu’en « chacun de nous, une haute silhouette silencieuse s’éloigne depuis toujours dans le mouvement d’herbe de notre nuit » ? Nous rappelons-nous que nous avons assisté à « l’effondrement de la maison du père », que notre monde est « un tombeau vide », ignorons-nous qu’Orphée n’en est que le silence ? D’une voix passionnée, issue de la fine amor, Pierre Cendors touche à ce « rivage désert où souffle le poème ». Dépeuplée, désenchantée, loin de l’héritage de Blake et à rebours du surréalisme, sa poésie se place sur cette ligne adverse qui vise à se déprendre des représentations hypnotiques. La poésie ? Savons-nous seulement ce qu’elle est devenue ? La réponse est inéluctable. « La poésie, madame, c’est désimaginer le monde tel qu’on nous le vend. C’est découvrir qu’il n’est rien et que s’en éveiller est tout ». 

Marie-Hélène Inglin-Routisseau

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