Un temps pareil, Matthieu Freyheit

Edition la crypte 2019

Dans un temps pareil se multiplient les références à la terre, à la planète terre, et aux liens parfois mésozoïques que nous entretenons avec elle (les dinosaures font, sauf erreur, une entrée inattendue en terres de poésie, lesquels, de surcroît, «mélancolise[nt]»). Il y a quelque chose de l' »homme-terre » chez le personnage qui parle de lui-même dans le recueil, habité, traversé qu’il est par tant d’éléments terrestres qu’aussi bien il engloutit, il maîtrise: « J’avalerai la route, ordonnerai aux villes de faire toucher leurs ciels »; « il y a des voyages […] qui calment la terre/ et qui calment le ciel/ là parmi les fougères et la faune immense qui se porte en moi ». Sans être à proprement parler cosmique – encore que la section « ici comète » y invite pour une part (v. « comète qui saura l’histoire de nos corps météorologiques », l’anaphorique « Comète quand tu passes », ou les points de suspension comme « ceinture d’Orion ») – la vigoureuse rêverie de ce rêvant qui accueille tout ce qui lui « tombe dans les bras » est nettement portée vers l’élémentaire, vers ce qui se forme, se cultive, se crée au plus près du sol, du profond, à rapprocher de la forme d’un ventre comme dans le poème tout ce qu’il y a de réussi, écrit, pour ainsi dire, en hommage au sensible: « Il fait sensible par ici/ à cultiver les sols/ aussi plats, aussi durs/ aussi profonds et froids:/ mais quand même ça pousse/ ça forme de le terre/ et ça crée de la mer/ ça donne le ciel […] dedans le monde ventre […] ».

Car « hypergéographique, j’interpelle les terres », nous dit le poète. Les cartographies, réelles, imaginées, ici, sont englobantes, les terres, même de faible dimension, les couleurs immersion: « d’île en île et […] de bleu en bleu nous immergeons les ciels au passage de la comète ». Temps de la fusion avec l’extérieur, et, tout autant, de la naissance au monde, de la dilution dans des ailleurs ouverts sur le plus éloigné, le plus « déterritorialisé » : « Nous surgissons vaisseaux/ et disparaissons brume/ nous sommes faits d’espaces sans fonds sans territoires ». Il s’agit bien de saisir des scènes « derrière les mers »: « et là-bas les oiseaux/ forment des paysages/ qui existent sans doute/ parce qu’il faut qu’ils soient. » un temps pareil forge une poésie qui ne rechigne pas à prendre à bras le corps, presque ensemble, des espaces aussi bien tout quotidiens que très vastes. La force du recueil tient, pour une part, à cette situation, entre vide, où «l’on se sent bien», et non vide, à cette écriture qui côtoie l’immensité de néants. Ce n’est pas pour autant que notre possible égarement dans ces lieux au-delà des lieux nous empêcherait de trouver les mots pour « tout dire »: « Nous avons là des mots/ capables de tout dire/ des oreilles égarées qui recueillent sans peine/ l’immense, immense abîme/ dans l’abîme immense ». Ce qui n’empèche pas le poète, qui parle pour tout un chacun ici, de se sentir, par moments, saisi par l’impression que « nous aurons tout perdu: […] il te faudra rentrer/ et replanter ailleurs/ muré dans ton grand rêve/ l’immensité des bois ». La dimension élégiaque (dans le lit se trouve « déroulée la tristesse »), voire tragique affleure par instants, laissant un avant-goût de monde désastré : « Ici plus rien ne monte/ et plus rien ne descend : / planète le silence/ empêche que tu tournes// [reste à ] planter la tristesse/ dont plus rien ne verdit »; « et que l’on n’y peut rien/ que ça force le corps/ et que ça trouve au ventre/ son désespoir enfin. »

Reste que domine, tout du long du recueil, une poésie du ressassement, de la réitération, de l’énergie, de la vitalité dans des textes qui avancent par vagues puissantes («Des vagues encore, des vagues, des vagues dans le corps»), chargés d’images, signes et traces d’une richesse indéniable de l’imaginaire, lequel fait volontiers feu de tout bois (le prosaïque « J’ai suspendu le linge/ passé l’aspirateur […] laissant derrière moi/ le monde un peu plus propre/ la vie un peu moins lourde »; les notes brèves concernant des lieux chers, tous situés dans le Nord, la Craffe, Wazemme, parmi de nombreux autres; la ponctuation erratique; le développement, l’extension généreux du poème, très libre, etc.).

La poésie de matthieu freyhiet, dans ce deuxième recueil, entraîne avec elle notre imagination sur des chemins broussailleux, touffus où le réel, le terrestre, les éléments deviennent vecteurs profonds et concrets, de rencontres insolites permettant que nous soyons « recueillis » et « lavés » :

« et nos pas dans la boue
réempreintent le monde
pour dire ce qui doit:
et la vie et la mort
et une planète qui tourne
et une comète qui fonce
et un ventre qui broie. »

Nicolas Gille

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