On peut apporter son poème

Comme on peut apporter son « manger » dans certains cafés : rubrique plus ouverte pour des envois d’auteurs ou plasticiens qui se font la main.

N’hésitez pas à nous faire parvenir vos propres productions, nous les regarderons attentivement et tâcherons de publier celles qui seront retenues par le comité de lecture : parolepoesieartsplastiques@gmail.com


La phrase

Voici quelques lettres,
Voici quelques mots,
Qui viennent ainsi 
Composer
La phrase poétique,
Un soupçon de l’être,
La douceur des maux. 
L’enfant rossignol 

Je l’ai vu courir dans les plaines
Porter par ses petites jambes
Je l’ai vu pleurer son chêne
Dans une forêt qui flambe

Ses pieds nus noircis
Je l’ai vu danser dans les cendres
Et ses cheveux de Narcisse
Prenne la couleur de l’ambre

Il nous regarde de haut
Il nous regarde d’ailleurs
Et je semble fort sot
Aux milieux des fleurs

L’enfant plane
Dans le ciel bleu
Loin
Loin des plaines
Loin des plaintes

Il chuchote son amour à la lune 
Il l’écrit au soleil
Par la légèreté de sa plume 
La douceur d’un réveil

L’enfant plane
Dans le ciel bleu
Il bat des bras
Il bat des ailes
Il touche l’âme
Le cœur de celle
Qui le fait chanter
L’enfant rossignol 
Les Vagues

Dans les vagues du temps
Un Vague sentiment
D’avoir perdu le passé
Par souci du présent

Les moments chassés
À peine perceptibles
Si facilement oubliés
Par l’homme insensible

Pour le futur,
Ne plus jamais souffrir
Pour garder le sourire
Même dans la sépulture

Ne ressens plus,
Ne connais plus de nostalgie,
Refuse l’absolue
Et la mélancolie

À bord du train est monté,
Et refuse de se retourner
L’homme qui veut tout oublier
Mais tout seul s’est condamné
À l’existence insensé.

Dans le premier jardin
Il n’y avait rien
Qu’un homme et une femme
Qui se tiennent par la main

Puis il y eut un pommier
Et les pommes sont bien bonnes
Je t’ai vu regarder
Regarder tes cheveux flottés
Dans le doux vent d’automne

Alors,
Je m’en vais la chercher
Cette pomme qui est bonne
Car tu m’as tout donné
Et je veux te donner
Ce souvenir d’été

Le serpent est sorti
Quand la pomme est tombée
C’est le serpent qui châtie
Et nous voilà châtier

Nous ne sommes 
Plus de jardin
Maintenant nous sommes en vie
Tu me tiens par la main
Je te tiens dans mes bras
Et sur le papier s’écrit
La vie 
En poésie

Noé (23 ans)

Trajectoires

				Ce que tu as parcouru 
				sans jamais espérer
				toucher au but fixé,
				c’était le cours d’un fleuve	
				oublieux de sa source,
				ignorant du delta.

				Ce qui t’a retenu de t’évader 
				au-delà de ton nom, de ta vue
				c’était cette impatience
				pour le printemps et sa naissance
				trop lente, ses fleuves aux noms
				jamais appris qui renversent le temps
				et contraignent à ne plus attendre
				qu’un instant figé dans son éternité
					et pourtant éphémère

						- : -

				Tu peux t’interroger 
				sur le sens du chemin
				et confondre les itinéraires :
				ce que tu recherches ne figure
				que dans ta mémoire,
				n’est que la somme de lieux
				trop tôt abandonnés.

				Peu importent les étapes, 
				les aubes et leur cristal
				ne comptent que les visages
				engloutis, les absences répétées.

				L’instant déjà gommé 
				cède la place à l’inconnu
				que le temps perpétue.

						- : -

				Tu t’es égaré au fil de tes voyages 
				dans des cités issues de trop de rêves,
				tu es au bord du vide, échappant au vertige.

				Sais-tu encore où diriger tes pas, 
				renoncer à tout retour, remonter le cours
				d’un fleuve imaginaire, te soustraire
				à des souvenirs écornés les jours.

				
				Faire silence, se perdre, n’est rien 
				que s’approcher d’un visage
				qui d’un coup embrase les ténèbres
				et revient habiter ce peu d’espace
					qui lui est alloué.   

						- : -

				Ne te retourne pas : 
				le soleil t’aveuglerait
				gommant tes illusions,
				tes espoirs radiés
				par des saisons avares.

				Les jours glissent désormais 
				vers des temps sans repères.
				Le voyage est bien long 
				et par trop incertain
				mais tu t’es embarqué
				et nul port n’est en vue.

				L’issue n’est plus un mot 
				mais le solde de tes comptes
				que tu ne peux falsifier.

						( inédits ) 

				Max Alhau

            

Poèmes empruntés à Feux dans la nuit, Espace Nord

D’eau et de nuit

La pluie ricane sur le toit, tapote les tuiles penchées, enserre la maison dans une résille crépitante.

Le père, la mère dorment.

L’averse joue sur la portée des fils électriques. De son lit, l’enfant interroge la musique d’eau : la pluie frappe la verrière, la gouttière, les larges feuilles de rhubarbe ; elle imprègne la terre retournée, l’herbe grasse ; elle pénètre dans la chambre par la croisée entrouverte : une flaque luit sur l’appui de fenêtre.

L’enfant se lève furtivement, descend l’escalier, pieds nus, enfile à tâtons son ciré jaune, chausse les bottes de son grand frère et sort.

Il va, visage levé sous les cascades du ciel ; il tend les paumes vers la manne ; il rit, cheveux noyés ; il boit.

Dans quatre-vingts ans, l’homme âgé se souviendra-t-il d’avoir été cet ondin jubilant ? Est-ce que tout s’efface sous le chiffon mouillé du temps ?

De haute mer

L’enfant a compté et recompté toutes les vagues ; il a chevauché l’écume et bu la nue. Il a dénombré les coquillages, trié les étoiles de mer, aiguisé les couteaux.

Il a balisé la plage de châteaux forts et bourré ses poches de galets soyeux. Il a singé la démarche des crabes. Entre ses doigts écartés, il a laissé couler l’infini sable fin et s’est trempé longuement dans chaque bâche aveuglante. Il s’est tressé des bracelets d’algues et de varechs.

Il lèche sur ses lèvres le goût opiniâtre du sel et secoue se crinière d’oyats délavés. Il aspire âprement l’air amer chargé d’embruns.

Avant la perquisition nocturne de Phare, la marée l’emportera. Dans un cri cinglant de mouette.

Huis clos

L’enfant a de la fièvre. Beaucoup de fièvre. La température escalade les sommets et l’enfant se sent menacé : est-ce qu’à 40.2, je meurs ?

Dans la pénombre des tentures, la tapisserie de sa chambre prend un relief vertigineux : les fleurs rousses recèlent de grimaçants insectes ; des bouches grouillantes l’assaillent jusqu’à ce qu’il hurle au secours.

Alors, d’un coin, quelqu’un se lève et vient poser un linge humide sur son front, lui caresser le visage avec des mots incolores c’est tout, ce n’est rien… Et l’enfant sombre à nouveau dans la torpide moiteur, habitée de pas feutrés, de boissons aigres, d’aiguilles et de palpations.

A l’aube, quand la fièvre se repose, l’enfant se souvient qu’au dehors, l’automne règne et qu’il courait dans les feuilles craquantes, sous une pluie de marrons. Comme il courait.

Entailles 

L’enfant vivait mystérieusement sous le couvert des usages. D’infimes aventures couturées de silences et de gestes furtifs. Il savait les pas de loup du chat sur la terrasse vers le jardin quand, accroupi au seuil du jour, il faisait provision de bruits neufs.

Avec les bourgeons, il guettait les effervescences d’un printemps encore masqué. Enfoui au plus épais des prairies, il suçait les herbes acides avant de céder au soleil. Il se redisait les tourments des branches plaquées à ses carreaux, les nuits de tempête.

Il connaissait, dans la gloire d’octobre, la descente en vrille et en majesté des feuilles de saule ; il gardait précieusement, entre deux pages du Larousse, leur trace effilée.

Il partageait le désarroi d’un rouge-gorge l’hiver, toujours le même, happant une miette sur le rebord de sa fenêtre.

L’enfant habitait son corps, petit animal tiède, sûr et palpitant, aux mouvements fiers : prêt à bondir vers les noisettes, à se replier sous la haie ; le battement réconfortant au nid de sa poitrine ; les pieds bien d’aplomb et la prise des mains, leurs caresses irrépressibles. Il pressentait le vif secret des autres.

Colette Nys-Mazure