Au fil des Poèmes

« Au fil des poèmes » (ou « d’un poème l’autre »), la rubrique réunit des ensembles de poèmes autour d’une unité de ton, de thème, de vie d’un espace poétique.

Pour cette première suite de poèmes nous avons retenu le thème du vent qui « court » dans toutes les traditions, sous tous les horizons :
LE VENT

Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre
Sur la bruyère, infiniment, Voici le vent
Qui se déchire et se démembre
En souffles lourds, battant les bourgs,
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent ;
Aux citernes des fermes,
Les seaux et les poulies
Grincent et crient.

Le vent rafle, le long de l’eau,
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre ;
Le vent mord, dans les branches,
Des nids d’oiseaux ;
Le vent râpe du fer
Et précipite l’avalanche,
Rageusement, du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

Émile Verhaeren (1855-1916) poète belge
in Les Villages illusoires, Mercure de France

DAME AU BALCON

Soudain, elle apparaît, enveloppée de vent,
claire dans la clarté, arrachée, semble-t-il,
et sa chambre, taillée en biseau,
remplit la porte derrière elle,

sombre comme le champ d’un camée
dont les bords sont frangés de lumière ;
et tu as l’impression que le soir n’était pas
avant qu’elle apparût pour, sur la balustrade,

déposer encore un peu d’elle-même :
les mains encore — afin d’être légère :
comme offerte au ciel par les files
de maisons, mobile à tous les vents.

Rainer Maria Rilke (1875-1926), poète autrichien
Nouveaux poèmes, Seuil


LE VENT NOCTURNE

Oh! les cimes des pins grincent en se heurtant
Et l’on entend aussi se lamenter l’autan
Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales
Les elfes rire au vent ou corner aux rafales
Attys Attys Attys charmant et débraillé
C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé
Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique
La forêt fuit au loin comme une armée antique
Dont les lances ô pins s’agitent au tournant
Les villages éteints méditent maintenant
Comme les vierges les vieillards et les poètes
Et ne s’éveilleront au pas de nul venant
Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes.

Guillaume Apollinaire (1880-1918), Alcools, Gallimard



LE VENT

Le vent essaie d’écarter les vagues de la mer. Mais les vagues tiennent à la mer, n’est-ce pas évident, et le vent tient à souffler… non, il ne tient pas à souffler, même devenu tempête ou bourrasque il n’y tient pas. Il tend aveuglément, en fou, et en maniaque vers un endroit de parfait calme, de bonace, où il sera enfin tranquille, tranquille.
Comme les vagues de la mer lui sont indifférentes ! Qu’elles soient sur la mer ou sur un clocher. ou dans une roue dentée ou sur la lame d’un couteau, peu lui chaut. Il va vers un endroit de quiétude et de paix où il cesse enfin d’être vent.

Mais son cauchemar dure déjà depuis longtemps.

Henri Michaux (né en 1899), La Nuit remue, Gallimard


NUIT DE PLUIE ET DE VENT
(extrait)

Le grand vent furieux secoue les arbres et les sorghos, gronde, gronde
La pluie serrée cingle. La pluie qui gronde gronde.
Nous face au vent contre la pluie
Sommes l’armée qui va de l’avant, grondant, grondant.
.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .
À quoi bon ton fracas, nuit pleine de trous noirs ?
Nous fourrons au filet l’armée trente-deux, l’armée soixante-six
Et quand nous aurons tiré le lacet,
Nous mettrons à mort l’ennemi coincé au Mont des Moutons.

Alors tu pourras, vent, partir bien loin d’ici annoncer la nouvelle.
Alors tu pourras, nuit, secouer la poudre de canon qui nous colle au corps,

Alors tu pourras tonnerre cogner le grand tambour de la victoire
Sur les talons des ennemis en débandade.

Yan-Yi, poète chinois



ODE AU VENT D’OUEST
(extrait)

Ô sauvage vent d’ouest, souffle même de l’automne

 me sauvage qui te meus par tout l’espace
Ô destructeur et vivificateur, écoute, ô écoute!
Ô irrésistible! — Si seulement
Je pouvais redevenir ce que j’étais dans mon enfance,

Camarade de ton vagabondage à travers l’espace,
Alors que surpasser ta vitesse céleste
Semblait à peine une folie, jamais je ne me serais débattu,

Jamais Je ne t’aurais supplié comme je fais dans ma détresse,
Oh! soulève-moi comme une vague, comme une feuille, comme un nuage.
Je m’affaisse sur les épines de la vie! Je saigne!

Le poids trop lourd des heures a paralysé, a courbé
Un être qui te ressemblait trop, Indompté, rapide et fier.
Fais de moi ta lyre, fais-moi chanter comme la forêt!
Et quand bien même mes feuilles tomberaient comme tombent les tiennes!

Le tumulte de tes puissantes harmonies
Fera sortir de moi comme d’elle une musique profonde, automnale.
Douce bien que si triste.  me ardente,
Sois mon âme! sois moi-même, ô Impétueux.

Shelley (1792-1822), poète anglais, Poésies




LA MAISON DE VENT

J’ai ma maison dans le vent sans mémoire,
J’ai mon savoir dans les livres du vent,
Comme la mer j’ai dans le vent ma gloire,
Comme le vent j’ai ma fin dans le vent.

Lanza del Vasto
(né en 1901) poète sicilien, Le Chiffre des Choses, Denoël


BALLADE DU SILENCE CRAINTIF

Ici, quand le vent meurt,
les mots défaillent.
Et le moulin ne parle plus.
Et les arbres ne parlent plus.
Et les chevaux ne parlent plus.
Et les brebis ne parlent plus.

Se tait le fleuve.
Se tait le ciel.
Se tait l’oiseau.
Et se tait le perroquet vert.
Et, là-haut, se tait le soleil.

Se tait la grive.
Se tait le caïman.
Se tait l’iguane.
Et se tait le serpent.
Et, en bas, se tait l’ombre.

Se tait tout le marais.
Se tait tout le vallon.
Et se tait même la colombe
qui au grand jamais ne se tait.

Et l’homme, toujours silencieux,
de peur, se met à parler

Rafaël Alberti (né en 1902) poète espagnol, Ballades et Chansons du Paraña,
in. R.Alberti, Seghers, coll. Poètes d’Aujourd’hui.

VENT


Vent qui rit,
Vent qui pleure
Dans la pluie,
Dans les cœurs ;
Vent qui court,
Vent qui luit
Dans les cours,
Dans la nuit ;
Vent qui geint,
Vent qui hèle
Dans les foins,
Dans les prêles ;
Dis-moi, vent
Frivolant,
À quoi sert
Que tu erres
En sifflant
Ce vieil air
Depuis tant,
Tant d’hivers ?


                         Maurice Carême


Un peu de pluie, un peu de vent 
Le sapin rit au bois fleuri, 
Le sapin rit avec la pluie, 
Le sapin rit avec le vent. 

Un oiseau gris, un oiseau blanc. 
Le sapin cache deux gros nids, 
Le sapin rit à l’oiseau gris, 
Le sapin rit à l’oiseau blanc. 

L’oiseau gris joue avec le vent, 
L’oiseau blanc joue avec la pluie. 
Et tout le jour le sapin rit, 

Heureux d’avoir tout simplement 
Pour l’oiseau gris, pour l’oiseau blanc, 
La pluie et le vent comme amis. 

                            Maurice Carême