La chambre impondérable, Jean Hourlier

Edition Le Petit Pavé, collection Le semainier

Il y a une dominante nettement tragique dans les poèmes de Jean Hourlier: la voix de Phèdre s’inscrit, volontiers, comme en sourdine sombre, dans les arrière-plans de vers d’une absolue régularité – un ensemble de quatrains, composés d’autant d’alexandrins et qui, tous, riment en alternant ABBA ou ABAB ( dans un classicisme assumé: « Le mètre est le berger du rythme »). Ils ont cette netteté, ce tranchant terrible de la Misère, de l’ombre, du déchirement, du « coeur inaccompli », des « peines ténébreuses », qui, implacablement, frappent. Le coeur, blessé, inconsolé, tissé de nuit, a perdu de vue tout « espace salvateur ». Les étoiles, elles- mêmes, en viennent à participer de ce qui paralyse, lasse infiniment:

« Quelle flèche exaspère la nuit dans ton coeur?…
Coeur navré, transpercé d’étoiles si glacées
Qu’elles ont su clouer l’espace salvateur
Dans tes yeux las, semés de peurs inconsolés. »


On sent, par instants, combien des moments de dévastation de l’âme rendent le chant difficile, doutant profondément de lui-même:

« Ton chant, ce chant voué à la monotonie,
Sèche haleine qu’exhale, insensée, l’âme vie! … »


Ce n’est pas, pour autant, que le chant ait de raison pour s’éteindre. Il est tapi dans l’attente, depuis toujours; il est notre orgueil, notre mauvaise modestie, notre regard enfiévré, notre aptitude, relative, à l’enchantement:

« Oeil fièvreux, modestie inféconde, orgueilleuse,
Incante de ce chant l’immémoriale attente! »


Plus encore, le chant, tel un acier trempé, acquiert une part de sa force, de sa « résistance », grâce à une ductilité (phrasé qui, fréquemment, épouse l’intégralité du poème) pleinement au service d’un affermissement, d’un « durcissement » de l’âme, quand et seulement quand celle-ci s’en tient à une entière loyauté vis-à-vis de ce qui est l’âme même du chant:

« Si le chant, à son âme, sait rester fidèle,
L’âme, comme un métal utile, se durcit. »

Les sonorités, fréquemment, se complètent, s’inversent tout du long du poème (l' »âme » est « métal »; est « utile » ce qui « durcit » l’âme). La lignée mallarméenne, revendiquée par l’auteur, se traduit, à certains moments, par une musicalité qui rejoint la préciosité heureuse de l’auteur de L’après- midi d’un faune, là, entre autres, où le développement du vers, de la trame mélodique se tient au plus près de son plus étroit resserrement: « En l’ultime miroir de lumineuse écume ». Ici, la ligne sonore, dense, menée sur deux consonnes, deux voyelles, unit la lumière de l’embrun au reflet du miroir. Elle intensifie ce rayonnement devenu lieu d’extrême réverbération, de flamboyance d’un foyer de feu, d’un « Soleil! » qui est « comme l’axiome empoignant le chaos! »: susceptible, à lui seul, d’être ce théorème qui tienne fermement en main le non-sens, le chaos et le « condense », nous dit le poème, en un « astre sur l’enclume ».


La chambre impondérable, son tragique se lisent, se nichent dans la nuit innocentée, la nuit cimetière des comètes, la nuit « oublieuse »:

« Oh! retourne à la nuit oublieuse, et la peur,
perds-la! Loin de nos immortalités ténues! »

Cette exclamation vive, ce cri venu de loin, et qui nous mène au-delà de nos peurs, de notre éternité enfin dépourvue de ses bien minces dimensions, voilà qu’ils deviennent acceptation d’un retour et d’une perte, voire d’une disparition. À l’écart de ce lien, tout ce qu’il y a d’impondérable, que nous maintenons, ou, plus précisément, que nous pressentons pouvoir maintenir avec ce qui est le « Fauve effleurement » du malheur, persistent nos voisinages possibles avec « Des oiseaux de buée », des « soupirs d’asphodèle » dont une flamme est, semblerait-il, « Amoureuse ». Il s’agit, alors, tout juste, d’endiguer les avancées vigoureuses de ce qui ressortit à l’ombre. Il s’agit de se laisser emporter par un élan qui soit échappatoire et arrivée, par-delà la césure même du vers, sur les berges d’un lieu où l’obscurité est ressentie comme temps de rémission. Dans le poème suivant, le suspens(1) du vers 3, ouvre sur un au-delà de ce qui se situe au terme d’une marche inquiète au milieu des roseaux hostiles. Elle prolonge la victoire sur cette « férocité » par l’entrée dans un lieu de l’ombre qui, tout autant, se constitue en lieu de l’endormissement de la nature et d’apaisement lié à la présence d’une eau
sans histoire:

« Tu colmates les brèches saignantes de l’ombre,
Et ta course échappée aux féroces roseaux
Vers son terme s’élance, et les rivages sombres
Où la feuillée s’endort auprès des calmes eaux »

La limpidité difficile – faite de « fontaines aux vasques fabuleuses », de « vertige tressé de vents et d’anémones » – des poèmes de ce quatrième recueil de Jean Hourlier, se tient sur ce fil étroit qui mène la parole obscure
sur le seuil de la simplicité. Du silence, en un mot:


« La poésie, c’est la ligne claire des « paroles confuses ». Donner une ligne claire, c’est doter d’une fluidité limpide le mouvement opaque du poème. »

(1) Ce que les rhétoriciens appeleraient asyndète, ou rupture de construction.

Nicolas Gille

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s